ALEX MAJOLI ▪ SCENE
- Eric Poulhe
- 19 avr. 2019
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : 9 juin 2023
LE BAL, PARIS
21 février 2019 – 28 avril 2019

L’Europe, l’Asie, le Brésil, le Congo. Huit ans durant, Alex Majoli a parcouru le globe pour photographier des événements et des non-événements.
Des manifestations politiques, des urgences humanitaires ou des moments paisibles de la vie quotidienne. Bien qu’hétéroclites, ces images semblent avoir en commun le même type de lumière ainsi qu’un certain sens de la théâtralité. Le sentiment que nous sommes tous acteurs, aux prises avec les différents rôles que l’histoire et les circonstances exigent de nous.
Les photographies de Majoli sont le résultat d’une action performée. En s’invitant dans une situation, son assistant et lui installent un appareil photographique et des lumières. Cette action est une sorte de spectacle en soi, auquel assistent ceux qui seront photographiés. Majoli se met au travail sans donner aucune consigne, ni échanger aucune parole avec ces individus qui se trouvent être en train de vivre un moment devant son objectif. La prise de vue peut durer vingt minutes, une heure, ou plus encore. Parfois, les sujets modifient leur comportement en anticipant l’image à venir et changent délibérément de posture. Il arrive souvent qu’ils soient trop occupés par l’intensité de ce qu’ils vivent pour y prêter attention. Dans les deux cas, la représentation du spectacle et le spectacle de la représentation finissent par ne faire qu’un.
La plupart des photographies de Majoli sont prises en plein jour [...]. Le flash n’est pas ici question de nécessité ; c’est un choix, un geste à valeur interprétative, tout comme les autres paramètres photographiques que sont le point de vue, le cadrage et l’instant choisi pour le déclenchement. Ce flash très puissant illumine ce qui est proche, mais plonge les alentours dans l’obscurité ou dans un clair de lune : tout semble se passer désormais, comme magnifié, à la tombée de la nuit.
L’approche d’Alex Majoli nourrit une réflexion profonde sur les conditions de la théâtralité en photographie, dans un monde que nous avons fini par percevoir comme étant à tout moment et sous toutes les coutures, photographiable. Si le monde s’attend à être photographié, cela sous-entend qu’il se tient perpétuellement dans un état de théâtralisation potentielle. Dans ces images, nous ne voyons pas des individus, nous voyons des individus ayant réalisé un potentiel « être photographié ». Ils nous apparaissant à la fois réels et fictifs. Réels car leur présence devant l’appareil a bien été enregistrée ; fictifs car l’appareil a créé un instant scénographié prélevé dans le continuum d’une histoire qui nous échappe.
L’illusionnisme de la photographie est donc inséparable de la contemplation de cette illusion. Ceci ne revient pas à nier le potentiel documentaire de l’image, mais implique que le document lui-même admette la théâtralité comme une condition intrinsèque de son émergence. Loin de dissiper les tensions entre œuvre et document, les images de Majoli les dramatisent au contraire, en leur permettant de coexister. Et de s’affirmer comme deux composantes essentielles de notre expérience du monde.
David Campany
Sélection
Commentaire ♥♥♥♥♥
Le BAL présente le photographe italien Alex Majoli, éminent membre de l’agence Magnum depuis plusieurs années. Après des années de couverture de l’actualité politique et sociale, le photographe reporter décide de ne plus prétendre rendre compte de faits à travers des images supposées authentiques, mais de théâtraliser les scènes qu’il croise. Son approche de photoreporter est radicalement différente de celle de la plupart de ses confrères. En perdant une certaine subjectivité et neutralité, il renforce le discours et le message, par une mise en scène contextualisée.
En regardant ses photographies, on pourrait penser que les prises de vue ont été complètement composées et mises en scène avec des sujets qui respectent à la lettre les consignes du photographe. En fait, ce n’est pas le cas. Alex Majoli sélectionne une situation qui l’intéresse et installe avec son assistant son appareil photographie et les lumières, au milieu des individus qui vont intervenir dans la scène. Aucune consigne n’est donnée. Il n’y a pas non plus d’échange de parole. La prise de vue est très longue et peut durer plus d’une heure. Dans certaines situations, les sujets changent leur comportement et leur posture. Dans d’autres situations, tellement impliqués dans leur action, ils n’ont même pas intégré la présence du photographe. Dans les deux cas, le résultat est très proche.
D’un point de vue technique, afin d’accentuer la théâtralité, Alex Majoli utilise la technique du « low key », qui consiste à jouer sur le clair-obscur. Il utilise un flash très puissant illuminant ce qui est proche et plongeant les alentours dans l’obscurité. Même en plein jour, on a l’impression que les photos ont été prises de nuit ou à la tombée de la nuit. En pratiquant ainsi, l’expression des personnages éclairés dans le premier plan est renforcée, comme des acteurs sur une scène illuminés par une poursuite.
La plupart des situations photographiées sont tragiques avec des sujets exprimant de profondes émotions. Les visages sont magnifiés un peu comme ceux qu’on trouve dans les toiles du Caravage qui souhaitait montrer la douleur et la misère réelle des hommes et des femmes qu’il peignait en jouant sur l’éclairage des visages.
Par cette approche, la démarche objective du photographe est contestable, et nombre de ses confrères lui reproche ce manque d’honnêteté dans la façon de ne pas rapporter des images au plus proche de la réalité. Alex Majoli revendique ce parti-pris d’une mise en scène assumée, dénonçant quelque part l’hypocrisie et la condescendance d’une certaine photographie de presse intransigeante qui, sous le couvert d’une objectivité discutable, oriente volontairement ou pas, l’interprétation d’une situation.
En privilégiant l’esthétique et l’expressivité des visages et des attitudes, ainsi que la dramaturgie de la situation, il n’est pas qu’un photographe témoin se voulant extérieur à la scène. Il est aussi un photographe honnête assumant sa propre lecture des faits et des émotions.
E.P.